Ni John Fru Ndi : “Le gouvernement a peur, le Sdf continuera le combat”

Président du Sdf, il évalue le boycott du défilé du 20 mai, parle du drame d’Eseka, des indemnités de 6 milliards perçus par son parti, des origines de Boko Haram…

Qu’est-ce qui vous a conduit à Yaoundé deux jours après le défilé du 20 mai 2017 ?
Je suis venu à Yaoundé solliciter un visa pour la Grande Bretagne et la Suisse.

Vous prenez les habitudes du président Biya ?

Rire. J’ai commencé à aller en Suisse avant lui. C’était avant les années 1990. J’ai des enfants en Suisse et moult consultations à faire.

Comment avez-vous trouvé la capitale pendant ce bref séjour ?
J’ai trouvé la ville calme et normale. Les gens vaquaient à leurs occupations. Cette fois, je n’ai plus vu des gens ou des foules arborer les tenues du Rdpc venant de la Lekié et d’autres localités. Je n’ai plus vu ces citoyens en masse se balader partout dans la capitale.
Sauf que votre parti, le Sdf, a boycotté la fête de l’unité nationale…
C’est dommage si nous avons déçu ceux de nos militants qui espéraient nous voir défiler, mais notre position a été claire. Les tribunaux ne fonctionnent pas depuis plusieurs mois dans les régions anglophones. Les enseignants ne vont pas en classe. Nous avons vu des gouverneurs importer des gens pour défiler. Si l’avenir de ces derniers et de la jeunesse n’est pas assuré, c’est de ma responsabilité en tant que leader de faire quelque chose si les élèves ne vont pas en classe. Je me suis demandé ce qu’il fallait faire.

Qu’avez-vous fait concrètement ?
J’ai demandé à M. Biya lors de la présentation du trophée de la Can gagné par les Lions Indomptables au Palais de l’Unité, je lui dis de bien regarder ce problème. Un problème qu’il connaît depuis plusieurs années. Il m’a dit M. le Président, ce sera fait. Après cela, j’ai rencontré des personnalités politiques et de la société politique, toutes forces confondues et nous sommes tombés d’accord qu’il faut poser des actes. A cause de toutes ces raisons, le Sdf n’a pas trouvé juste de verser dans des réjouissances en défilant pendant que certains Camerounais pleurent dans la brousse, dans les prisons. Il a bien fait d’envoyer son Premier ministre dans le Nord-Ouest, mais il faut regretter que les revendications avec les grévistes portant sur sept points n’aient pas abouti. Mais lors des assises, l’ensemble des participants a identifié 19 points. Le gouvernement s’est engagé à signer ce document avec les grévistes, à la veille les membres du Consortium ont sollicité un peu de temps mais le gouvernement a pris des dispositions pour les enfermer, couper Internet dans les régions anglophones. Des mesures inaptes à régler définitivement le problème dans ces régions.

N’êtes-vous pas en train de « jouer » avec l’unité nationale, M. le président ?
L’unité nationale est une construction consensuelle et non le produit d’une secte encore moins la propriété d’une catégorie. Tout le problème est de savoir comment le gouvernement protège cette unité nationale. Les anglophones de ces régions ont indiqué qu’ils avaient des problèmes et le président, en tant que père de la nation comme on l’appelle, aurait dû engager des discussions sérieuses au lieu de procéder aux arrestations des leaders anglophones. En envoyant son Premier ministre par la suite sur le terrain, il s’attendait certainement qu’il allait résoudre le problème. Dès lors, il faut s’interroger sur celui qui met l’unité nationale en péril. On lui a dit que les cours ont repris, avec des images à l’appui. Et par la suite, certains Camerounais ont été appelés sécessionnistes. J’ai envie de dire que c’est de cette même manière que les leaders de l’Union des populations du Cameroun (Upc) ont été appelés des maquisards. Mais quand le Sdf a dit que les upécistes n’étaient pas des maquisards mais des combattants et martyrs de la liberté, le régime a mal pris cela. Toutefois, je suis enfin satisfait de remarquer que M. Biya a invité la femme d’Um Nyobe à la présidence de la République. Ce qui ne pouvait pas se faire avant.

Quelle évaluation faites-vous du boycott du Sdf au dernier défilé du 20 mai 2017 ?
Il faut rapidement faire le point sur cette position. Il ne s’est pas agi d’un boycott de l’unité nationale mais du boycott d’une célébration. Ce boycott n’a pas affecté l’unité nationale. Le boycott ne signifiait pas que nous allons organiser nos propres activités. Nous n’avons pas dit que nous protestons pour regrouper nos personnes ou populations. Nous avons pensé que c’était un droit légal pour notre parti de s’opposer à l’opacité du gouvernement. Un véritable père revient toujours demander à son enfant pourquoi tu es fâché, ton problème sera résolu. A cause de ce boycott, vous avez remarqué que les autorités de ce pays ont organisé une vaste campagne médiatique pour ternir l’image de notre parti, s’attaquer non seulement à Fru Ndi mais aussi dire à l’opinion nationale et internationale que le Sdf est irresponsable. Je ne souhaite pas que le gouvernement apprécie ce que nous faisons mais je dois dire que plusieurs Camerounais de bonne foi sont satisfaits de notre posture. Je suis satisfait des actions prises pour continuer à mettre la pression sur le gouvernement. Au lieu de s’asseoir pour résoudre le problème, on qualifie certains de sécessionnistes. Je souhaite même demander par ce canal qui est sécessionniste ? N’est ce pas ceux qui essayent de falsifier l’histoire en déclarant que les cours ont repris, poussant les enfants francophones à aller en classe, qui font venir des motos et taxis pour casser les villes mortes. Vous ne pouvez pas avoir deux enfants et demander à l’un d’eux d’aller en classe en méprisant l’autre. En lui demandant de continuer à rester à la maison parce qu’il est fâché. Vous nourrissez l’un d’eux et l’autre, vous vous en foutez éperdument. Finalement, qui discrimine dans ce pays ? La vérité, c’est que le gouvernement a peur mais le Sdf continuera le combat.

Revenons justement à cette « campagne médiatique » qui indiquait que le Sdf perçoit plus de 6 milliards de F.Cfa. Quelle est la part de la vérité ?
Est-ce que c’est la première fois que cela est dit ? Que le chairman perçoit de l’argent du gouvernement. Même mon ancien secrétaire général, le feu Pr Asongani est allé dans les médias dire que le président du Sdf côtoie assidument le chef de l’Etat. Aujourd’hui, il est décédé mais avant sa mort, la vérité s’est imposée. M. Biya est venu au Nord- Ouest et a dit à toute la communauté nationale et internationale qu’il me rencontrait Fru Ndi pour la première fois. Si les partis représentés à l’Assemblée nationale perçoivent des indemnités et que le Sdf ne doit pas en bénéficier, je me pose des questions. Ces journaux que j’appelle journaux de caniveau sont allés jusqu’à falsifier les entêtes des documents de « Transparency International » pour établir que le chairman a 64 milliards de F.Cfa dans son compte bancaire. Tout ceci pour salir le Sdf et ma personne. Je dois vous dire que tout ceci a été concocté par un avocat dans son cabinet à Yaoundé.

Lequel ?
Combien de fois vous journalistes trahissez vos sources… Et ces médias qui calomnient constamment le Sdf impriment, publient de fausses informations qu’ils distribuent d’ailleurs gratuitement. Si aujourd’hui, ils viennent parler seulement de 6 milliards, après avoir parlé de 64 milliards, 27 milliards, il n’y a pas de quoi s’émouvoir. Ce n’est pas nouveau ! Qu’ils regardent ailleurs et cherchent ! D’après les informations reçues, ces journaux de pacotille disent que cet argent est donné au Sdf à partir du parlement. L’argent est donné à tous les partis politiques représentés à l’Assemblée nationale et dans les mairies. Pourquoi ne sont-ils pas assez honnêtes pour publier le montant des autres partis politiques ? Les autres partis politiques perçoivent leur argent directement et celui du Sdf envoyé dans les comptes du parti si vous voulez bien savoir. Je ne peux pas prendre cet argent directement ! Il y a toute une commission dans mon parti, etc. Le contrôle du trésorier et de cette commission est capital. Ce n’est pas de l’argent donné au chairman et il n’est pas possible pour moi de percevoir directement cet argent! J’appose simplement ma signature sur le chèque.

Est-ce que la démarche du Sdf n’apparaît pas finalement comme une sorte de surenchère politique ?
Je ne comprends pas bien votre question mais je dois dire que le Sdf comme parti politique est le seul qui organise régulièrement et mensuellement ses réunions ; ses conventions électives. Avant les élections, des rapports sont faits et soumis à l’approbation des électeurs. Nous n’avons pas besoin d’une quelconque surenchère politique.

En tant que président du principal parti d’opposition, est-ce que vous ne voyez pas que votre position donne l’impression que le Sdf est un parti régionaliste ?
Quand le Sdf défile, il est représenté sur toute l’étendue du territoire national et dispose des avocats et experts aguerris. Lors des premières élections, celles de 1992, nous avons gagné partout au Cameroun. Si de nos jours, avec la marginalisation, on trouve que le Sdf est un parti régionaliste, je me pose bien de questions. Je suis allé au Nord-Cameroun résoudre un conflit qui opposait les Kotoko et les arabes choa ; c’était un problème national. Je suis allé à Meiganga où j’ai également résolu un problème crucial à mon petit niveau. Ce n’était pas au Nord-Ouest. Partout où il y a des problèmes, j’y vais comme figure politique. Maintenant, devraisje rester de marbre lorsque les avocats et enseignants du Nord-Ouest et du Sud-ouest ont des problèmes ? Ils sont aussi des Camerounais ! Que les autres partis politiques me prouvent bien leur nationalisme. Cela justifie tout simplement l’approche discriminatoire qui existe dans notre pays.

En réalité, est-ce que votre position ne prête pas à équivoque et finalement débouche sur celle de l’honorable Wirba (porté disparu) qui a fortement défendu la séparation des régions anglophones du Cameroun ?
Si c’était le cas, je l’aurai dit aux Camerounais depuis 1990. Quand j’ai gagné les élections en 1992, les forces de l’ordre envoyées sont venues m’arrêter dans ma résidence ici à Bamenda. Je dois dire qu’à ce moment, je n’ai pas dit que c’est parce que j’étais anglophone. Et lorsque que j’ai consulté la carte du Cameroun, j’ai remarqué avec beaucoup de bonheur que j’ai été élu dans toutes les villes et localités. Je suis l’un des rares politiciens du Cameroun qui a parcouru près de 20 fois, chaque région du Cameroun. Je veux clairement dire que l’idée de sécession n’est pas défendue au sein du Sdf.

Un message particulier pour l’anniversaire du Sdf qui est passé presque inaperçu le 26 mai dernier…
Nous n’avons pas voulu verser dans les excès à cause de la situation que vous connaissez. Pas de fêtes et réjouissances inutiles. Sincèrement, je voudrais remercier tous ceux qui nous soutiennent depuis les années 90 jusqu’à présent. Si nous avons fait des erreurs, je souhaite qu’ils comprennent que c’est humain. A tous les militants, joyeux anniversaire ! Qu’ils nous excusent si on a fait des erreurs ! Qu’ils comprennent que le Sdf reste le seul parti porteur d’espoirs. Nous continuerons la lutte jusqu’à ce que justice soit restaurée dans ce pays.

A quand la convention élective et serez-vous candidat ?
Le congrès du Nec décidera. Pour l’instant, je ne peux pas me prononcer. Si les militants et le bureau décident, on verra bien…

A quelques mois des présidentielles 2018, comment comptez-vous venir à bout de la machine du Rdpc ?
On ne peut pas aller à la guerre en dévoilant déjà sa stratégie. Vous verrez le moment venu. J’ai une idée d’Abraham Enow qui vient d’être nommé à Elecam. C’est quelqu’un que j’ai connu quand il était sous-préfet à Wum où j’ai des plantations. ll a ramené la paix dans cette localité. A propos d’Elecam, je prie Dieu qu’il lui donne toute la sagesse afin qu’il conduise avec rigueur et droiture toutes les opérations électorales ; j’espère qu’il fera tout pour restaurer la justice et la paix si clamée dans ce pays.

Quel regard portez-vous sur le dernier rapport de la catastrophe d’Eseka et de la guerre engendrée par Boko Haram?
Je crois qu’il faut féliciter M. Biya car c’est le premier rapport d’une commission qu’il publie depuis plus de 30 ans de pouvoir. Maintenant, il faut s’interroger sur les circonstances de la publication de ce rapport. Il en est de même du cahier de charges de Camrail. C’est bien d’établir que le Français Bolloré est responsable mais les Camerounais ne sont pas dupes. La question des infrastructures se pose avec acuité aux Camerounais. Ce drame a aussi révélé aux yeux du monde, les limites du Cameroun en matière d’intervention en cas d’incidents. L’état de la voie ferroviaire relève d’un autre âge. A propos de Boko Haram, il faut immédiatement dire que cette guerre est née au Cameroun parce que les membres du gouvernement connus ont détourné l’argent des otages français. Cet argent n’a pas été entièrement remis et cela a rebellé les terroristes. C’est pourquoi ils ont enlevé la femme de M. Amadou Ali en riposte à cet argent détourné. BH est un moyen pour se faire de l’argent. Ce qui est étonnant, c’est que M. Biya dialogue avec les terroristes, milite pour l’intérêt des étrangers mais refuse de dialoguer avec les Camerounais anglophones.

SOURCE CAMER.BE