Cameroun: Paul Biya n’est plus le maître du temps

En ayant explicitement fait le choix d’une longévité exagérée à la tête du pays (34 ans, au 06 novembre prochain), Paul Biya a pris le risque d’installer son pouvoir – et donc, sa fin de règne – dans le cycle infernal du scandale permanent.

Ce qui l’expose donc à un risque encore plus grave : de voir effacer à jamais dans la mémoire de son peuple, tous les souvenirs, les idées de grandeur et le désir d’éternité qu’il s’acharne à domicilier en sa propre faveur, en démultipliant comme jamais, des slogans vaporeux qui épuisent même ses plus dogmatiques fanatiques (« grandes ambitions », « grandes réalisations », « émergence »). Car, la fascination du temps, de la durée au devant des choses, le désir de permanence sur les édifices du monde, se confronte toujours irrémédiablement à une contradiction ontologique, qui tient de la nature même de l’ordre divin : rien en ce monde n’est éternel et il ne sert à rien de prétendre en être. Saint-Augustin théorisait en son temps sur la « cité de Dieu ». Comme pour dire que l’humain doit toujours savoir accepter le dépassement de sa condition par ce qui, au-dessus de lui, procède d’une grandeur martiale, inatteignable. Car, durer, c’est plus que prendre un risque : c’est se mesurer paradoxalement à la tentation du vide, du néant. Durer, c’est accumuler contre soi la souffrance de tant de personnes, les pleurs de millions d’hommes et de femmes, les rancunes de ceux qui n’ont rien à perdre dans la vie, les larmes chaudes de tous ceux-là qui viennent alimenter l’épaisse rivière de ces désastres individuels et collectifs, sur les rivages desquels s’amoncellent des cimetières et des déserts d’espérance, désormais étendus à perte de vue. Durer ne se compense à aucune consolation de façade : aucun document de stratégie pour la croissance et l’emploi qui tienne, aucun plan d’urgence – à 925 milliards mais dont le montant finalement mobilisé est loin d’avoir été annoncé, après l’échec retentissant de l’euborbond – aucun plan pour les régions septentrionales (à 160 milliards F. CFA), même pas le Plan dit triennal jeunes à 102 milliards et, bien sûr, rien du « plan ordinateurs » à 75 milliards de F. CFA. Rien qui reste dans les mémoires parce que la durée secrète les ingrédients de son propre anéantissement : l’oubli. 237online.com Avec la durée en effet, s’installe l’amnésie du bon et le grossissement du mal. Dans le monde moderne, la durée possède une part de non-sens économique : les savoirs, les modes, les organisations et les produits vont de plus en plus vite et se dépérissent sur un rythme infernal. Dans le rayon du prêt-à-porter (chez Zara par exemple), les collections durent trois mois. Plus que jamais, Paul Biya, et l’ensemble du personnel politique qu’il représente, doit donc faire attention à la durée. Car, la durée n’est pas son amie. La durée est désormais clairement contre lui. La durée va désormais infiltrer tous les scandales du temps qui passe, jusque dans sa chambre à coucher, pour lui rendre les nuits pleines d’insomnies. La durée va lui emmener l’affaire Koumateke, l’échec de l’eurobond, le naufrage du Chantier naval, la ruine de la Sodecoton, l’impossible chantier Dabanga-Mora, les routes invisibles du plan d’urgence, les horribles casses des usines à tracteurs d’Ebolowa et de manioc à Sangmelima, la centrale à gaz non fonctionnelle de Kribi (165 Mds d’investissement), l’éléphant blanc du barrage de Mekim (27 Mds F. CFA pour 15 MW), le chantier sans fin du port de Kribi (250, puis 330 Mds F. CFA), l’explosion de la dette interne (1 100 Mds F. CFA) comme externe (4 700 Mds F. CFA), le déclassement du Cameroun (parmi les 20 derniers mondiaux, du Doing Business) et la massification de la corruption. En clair : la durée ne va désormais lui amener que des problèmes – et de sérieux ! La durée n’est pas bonne, et il est possible que le président le sache clairement. La durée lui avait déjà imposé la guerre contre la secte islamisme Boko Haram. Elle va maintenant lui imposer la guerre contre l’insurrection silencieuse mais profonde d’un pays que les réseaux sociaux sont entrain de transformer de fond en comble. La durée enlève toute forme de légitimité et de pertinence à ses ministres – notamment à Issa Tchiroma Bakary – une fois qu’arrivent les drames de Matomb et – surtout – d’Eseka. La durée ridiculise les formes de gouvernance du président, et le rend vulnérable. La durée l’expose à la moquerie permanente des nouveaux formats de diffusion de l’information. La durée le rend accessible aux erreurs de stratégie et aux fautes de goût. Au paradoxe de son désir de mesurer avec la gradeur de l’éternité, la durée le rapproche de la petitesse, du rétrécissement et même du chaos. La durée est devenue l’ennemie numéro un du président Biya.

Serge Alain Godong