L’Emission Renaissance Africaine : la véritable Bombe derrière la Suspension d’Afrique Media

En 1791 se déclenche la révolution haïtienne qui ne connaitra son dénouement qu’au début des années 1800. Malgré des péripéties et des rebondissements divers, l’un des éléments frappant de cet évènement est la défaite infligée aux trois plus puissantes armées du monde de l’époque par des troupes à majorité formées d’esclaves et dirigées par des hommes sans véritable formation militaire à l’occidental.

Qu’est-ce qui peut expliquer le fait que l’armée de Napoléon Bonaparte, appuyée par les armées britannique et espagnole ait été vaincue par Dutty Boukman, Georges Biassou, Jean-François Pétécou, et leurs successeurs notamment Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et Henri Christophe? Cette question n’aura peut-être jamais une réponse unanime et définitive, mais nous pouvons positivement affirmer que les anciens esclaves avaient trouvé dans leur culture africaine, une puissante inspiration, une doctrine militaire originale adaptée à leurs moyens et une source inépuisable de leur foi en la victoire finale, ce qui leur a permis de combattre sans peur et avec détermination.

La cérémonie qui s’est tenue au bois-caïman est là pour nous édifier. Dans la nuit du 14 Aout 1791, est organisée une messe vaudou, voici à peut près ce qui est dit dans la prière (d’après le Dr. James Smalls) : Nous nous débarrassons du dieu de l’homme blanc, et invoquons les dieux de nos ancêtres. Nous appelons Ogun, nous appelons Oya, nous appelons Yimoya, nous appelons Olokun, nous appelons Oshun, nous appelons Oshosi, et nous appelons Chango… qui sont en fait des principes que l’on retrouve dans toutes les sociétés traditionnelles africaines.

Les Africains ne se sont jamais véritablement penchés sur les raisons de leur victoire à Haïti. Les Occidentaux par contre ont intensément étudié les circonstances de leur défaite à Saint-Domingue et en ont tiré toutes les conséquences ; c’est la raison pour laquelle ils veillent à ce que toute tentative de réveil culturel africain soit contenue a défaut d’être étouffée dans l’œuf. C’est cette logique qui d’après nous se cache derrière la fermeture d’Afrique Media. La cible véritablement visée n’étant pas Le débat Panafricain, mais plutôt l’émission culturelle Renaissance Africaine animée par Tayou Kamgué.

C’est vrai que ce que l’on dira ne sera pas suffisant pour saluer le rôle joué par l’émission Le Débat Panafricain dans la mise en perspective des véritables problèmes africains, et plus particulièrement de ceux rencontrés par les pays dits francophones. Les mécanismes de contrôle de nos ressources et de déstabilisation de nos états ont été exposés, les filières de la mafia internationale remontées, les mécanismes d’escroquerie dévoilés.

Aujourd’hui, même des paysans dotés d’une éducation moyenne comprennent facilement le lien qui existe entre la stagnation des économies des pays de la zone franc et donc leurs conditions de vie difficiles et la dictature du franc CFA. Situation qui perdure avec l’immobilisme complice de nos dirigeants. De ce point de vue, l’on peut affirmer que « les panelistes » ont réussi leur mission. Mais cette réussite ne doit pas nous faire perdre de vue que rien n’a encore changé sur le terrain.

La question revient donc de savoir pourquoi ?

La raison en est simple. Malgré tout le bien qu’a pu faire cette émission (Le débat Panafricain), elle ne pouvait pas malgré toute la bonne volonté de ses contributeurs sortir de son cadre naturel qui est celui de l’éducation. Le changement, le vrai demande un changement complet de paradigme, en d’autres mots, il faut passer de la logique d’éducation à celle de libération. Et toute libération est d’abord culturelle, c’est de cette libération culturelle que procèdent les libérations spirituelles et psychologiques qui se traduisent dans le concret par des révolutions sociales et économiques.

Voilà pourquoi l’émission de Tayou représentait un danger que les maitres du monde n’ont pas tardé à prendre très au sérieux dès qu’ils ont compris que le sieur Tayou ne faisait pas dans l’utopique et l’abstrait.

Tayou a dépoussiéré la plateforme léguée par Cheikh Anta Diop, et introduit au grand public les travaux de Mbog Bassong et de Doumby Fakolly comme modèles d’organisation de sociétés africaines modernes crédibles. Dès lors, il a commencé à descendre la pente historique avec des thèmes qui permettent de comprendre l’origine des mécanismes occultés qui gouvernent la dynamique des relations contemporaines entre l’Afrique Noire et l’occident.

Il a introduit au grand public le « Code Noir » et a proposé des débats de très haut niveau avec des penseurs capables de conceptualiser un model original de renaissance africaine. Pour la première fois, l’on pouvait retrouver dans une même émission : Jean-Charles Coovi Gomez, Jean-Philippe Omotude, Bwemba Mbong, Mubabingue Bilolo, le très respecté Théophile Obenga. L’élément fédérateur n’étant rien de moins que le concept d’Afrocentricité introduit par Molefi Kete Asante. C’était trop pour ne pas susciter une réaction énergique de la part de ceux qui profitent de l’errance culturelle des africains.

Stopper cette émission devenait dès lors une priorité de tout premier ordre. Mais cela ne devait pas se faire n’importe comment afin de ne pas susciter un plus grand intérêt pour cette émission. Un prétexte a été trouvé : attaquer une émission très populaire et encline à des débordements linguistiques pour désamorcer la bombe de la libération culturelle.

Nous sommes en plein dans la diversion qui est une technique que les prédateurs maitrisent depuis des siècles. Très franchement, « Le débat Panafricain » aurait-il été la véritable cible de la censure dite de Peter Essoka qu’ils (ceux qui téléguident le CNC) auraient tout fait pour que cette émission ne soit produite nulle part dans le monde.

Ceux qui doutent de la capacité de la diversion à confondre même les plus habiles n’ont qu’à revoir les évènements qui précèdent le débarquement de Normandie lors de la deuxième guerre mondiale.

L’Allemagne qui était à cette époque le peuple le plus instruit de la planète, bien que dotée d’un commandement d’une compétence inégalable, elle n’a vu que du feu face à la ruse utilisée par les Alliés. La quasi-totalité de l’État-major nazi était convaincu que le débarquement aura lieu au Pas-de-Calais et probablement par un temps favorable.

Le seul Général qui avait vu juste n’était malheureusement pas très influent, et les décideurs ne l’on pas écouté pour leur plus grand malheur. Le General Henrich Marcks puisqu’il s’agit de lui, trouvait l’idée d’un débarquement au Pas-De-Calais par temps favorable trop prévisible pour être réaliste, il pensait plutôt que le débarquement aura lieu en Normandie et par mauvais temps; l’histoire lui a donné raison.

Il est des africains qui ne comprennent toujours pas pourquoi leur culture est l’arme la plus redoutée par les prédateurs, et par voie de conséquence la voie de sortie de la captivité. Ce n’est pas pour rien que ces derniers essayent d’influencer nos cursus éducatifs, construisent des centres culturels, entretiennent des entités culturelles comme la Francophonie, veulent bâtir des salles de Cinéma, nous bombardent de films qui vendent leur cultures ou installent des radios et des télévisions sur nos territoires.

Afin d’apporter des éléments de réponse supplémentaires aux questions légitimes que se posent les plus sceptiques des Africains, il est important de rappeler les trois armes psychologiques que les impérialistes n’ont jamais cessé d’utiliser: la peur, la cupidité, le mirage de l’honneur. La culture africaine ferme la porte à ces trois avenues, c’est aussi simple que cela.

Qui n’a pas été fasciné par la sérénité que dégageait Ernest Ouandié dans la photo qui a été prise quelques heures avant qu’il ne soit fusillé ? Qui ne s’est pas senti à la fois admiratif et intimidé par la force de caractère qu’affichaient des leaders comme Um Nyobe, Patrice Lumumba et bien d’autres face à la formidable adversité à laquelle ils faisaient face ? Où avaient-ils puisé cette force qui les a rendu impénétrables à la peur, à la cupidité et aux faux honneurs ? Le point commun à tous ces leaders est qu’ils savaient qui ils étaient et avaient des convictions profondément enracinées dans leur culture.

Même en Occident, des hommes ont résisté à la peur qui consumait les esprits. L’exemple de cet honorable homme de 98 ans qui n’a pas cédé aux injonctions du recruteur de Napoléon est fascinant. Pour l’homme ordinaire de cette époque, le plus grand honneur était de faire partir de l’armée de Napoléon avec tous les avantages matériels qui y étaient associés.

Le recruteur de l’armée était par voie de conséquence l’un des hommes les plus influents et les plus craints du Régime. Qu’elle ne fut pas sa surprise lorsque, pense-t-il, par acte de bienveillance il offre de recruter le vieillard, et que ce dernier lui oppose un refus catégorique en disant : « je ne suis pas un criminel ».

Pour ne pas perdre la face, le recruteur décide de le faire fusiller. Mais à la dernière minute lui offre une ultime chance, afin que ce dernier change d’avis.

Il essuie un nouveau refus catégorique ; excédé, le recruteur sort un cachet au sceau de Napoléon et l’ appose sur la main du vieillard, abhorre un air triomphal et dit : « maintenant que vous avez le sceau de Napoléon sur vous, vous n’avez pas d’autres choix que le servir. » Le vieillard, tranquillement sort son épée et d’un coup sec tranche sa propre main et regarde le recruteur droit dans les yeux et sans une seule ombre de peur lui dit : « maintenant, je ne porte aucun sceau de Napoléon sur moi, et je n’ai donc pas à servir ce criminel, maintenant, foutez-moi le camp ». La légende dit que cet évènement a tellement traumatisé ce recruteur qu’il a fini par perdre la raison.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de tout ce qui a été dit ?

1. Nous ne pouvons pas attendre le moindre changement de la part des prédateurs; au contraire, avec l’aide de leurs complices surplace, ils vont essayer d’acculer Afrique Media à commettre une série d’erreurs qui vont servir de rationnel à la décision de sa fermeture définitive. Exactement comme Ndjeukam Tchameni (et le gouvernement de l’époque) ont été poussés à commettre des erreurs qui ont débouché à la fermeture d’Intellar pour le plus grand bonheur de certaines compagnies étrangères, et le plus grand malheur de plusieurs générations de Camerounais, voire d’Africains. Imaginer où le Cameroun et l’Afrique en seraient sur le plan de la production informatique si Intellar avait continué de construire des ordinateurs ces 25 dernières années.

2. Nous devons tout faire pour préserver Afrique Media, et encourager Monsieur Tayou Kamgué (qui est entre autre propriétaire de la Radio Cheikh Anta Diop domiciliée à Yaoundé) à produire sereinement ses émissions culturelles qui constituent la graine qui va germer et produire l’Africain décomplexé de demain qui, si jamais le prédateur lui impose un jour de choisir entre la lâcheté de la servilité et la guerre, il choisira sans hésiter la guerre, et trouvera dans sa culture une source inépuisable de force.

Notes : Tous les points de vue développés ci-dessus par l’auteur de l’article ne reflètent pas nécessairement ceux du Sphinx Hebdo.

Paul Daniel Bekima pour le Sphinx Hebdo

Paul Daniel Bekima